Saint Jacques de Compostelle : les pèlerins d'aujourd'hui sur les pas des anciens


Peut-être vous est-il arrivé de le voir passer sur une route ou un chemin, des Hautes-Pyrénées ou d'ailleurs ? Etait-il vêtu presque comme vous et moi, à ceci près qu'il ployait sous un énorme sac à dos, et que ses pas étaient alourdis par d'imposants godillots? Etait-il au contraire accoutré bizarrement et chargé de singulières breloques ?
De quel air l'avez-vous regardé, ce pèlerin de Saint Jacques? Avec admiration envers ce courageux randonneur ? Avec respect pour ce marcheur de Dieu ? Avec mépris pour ce chemineau fanatique ? Avec compassion pour ce vagabond masochiste ? Avec un léger sourire moqueur envers cet énergumène ambulant ?
J'espère en tout cas que cet étrange passant a suscité votre curiosité, parce que ce que je vous propose aujourd'hui, c'est de vous le présenter.
Si vous vous demandez en vertu de quoi je me crois autorisé à parler de lui, moi qui ne suis ni historien, ni pèlerin, ni religieux, je pourrais répondre: c'est parce qu'on me l'a demandé, mais cette réponse serait inadéquate, puisqu'il m'était loisible de refuser en invoquant mon incompétence.
Je me contenterai donc des deux justifications qui suivent. La première est que l'une de mes principales occupations, depuis que je suis en retraite, est de créer des itinéraires pour la Fédération française de Randonnée pédestre, ce qui me donne occasion de travailler avec l'association des Amis de Saint Jacques, et m'a permis de sympathiser avec sa présidente, Madame Mur, et de faire chaque année avec le groupe des jacquaires du département cinq jours de marche vers Compostelle ; expérience réduite certes, mais expérience tout de même.
La seconde est que j'ai une formation philosophique. Or, on le sait, la manie du philosophe est de ne pouvoir s'empêcher de poser à tout propos la question pourquoi, en un mot comme en deux - pourquoi : c'est-à-dire à cause de quoi, et pour quoi : c'est-à dire dans quel but.
Cédant à un penchant si innocent, ce sont ces questions que je voudrais poser au sujet de notre pèlerin, et je les poserai dans l'ordre suivant:
1-Pourquoi éprouve-t-il le besoin d'accomplir un pèlerinage ?
2-Pourquoi a-t-il été spécialement attiré par le pèlerinage de Compostelle au point que celui-ci a connu au Moyen-âge un extraordinaire engouement ?
3-Pourquoi notre pèlerin revient-il en notre époque donner une nouvelle jeunesse à ce pèlerinage?
4- Pourquoi enfin vient-il parfois s'aventurer dans les Hautes-Pyrénées ?
J'envisage de répondre à toutes ces questions en une heure. C'est un pari un peu fou, mais par chance il se trouve que je suis un peu fou. Alors allons-y vaillamment.

Pourquoi le pèlerinage ?

D'abord qu'est-ce qu'un pèlerin ? Le mot lui-même semble peu nous instruire. Il dérive du latin peregrinus, qui signifie l'étranger, celui qui vient de loin. Dénomination qui semble donc lui avoir été attribuée de l'extérieur par celui qui le voyait passer, et qui exprime sans doute la perception qu'a le sédentaire de l'inconnu qui chemine : il voit le pèlerin, mais ne sait rien de lui ni de ce qui le fait marcher. Il n'est que l'étranger, il n'est que l'étrange passant.
Cet étranger, nous pourrions le rencontrer en d'autres temps et en d'autres lieux. Il marchait en Grèce dans la région d'Epidaure ou de Delphes, en Egypte vers le temple d'Amon ou l'oasis de Siwa, le voici qui aujourd'hui encore en Arabie se dirige vers La Mecque, en Inde on l'aperçoit vers Bénarès, au Japon il grimpe vers le Fuji-Yama. On peut même le rencontrer allant vénérer la dent de Bouddha à Kandy. Exemples entre combien ? Le marcheur de Dieu est de toutes les religions.
Presque de toutes les religions. Par exception les religions animistes ignorent le pèlerinage, ce qui n'a rien d'étonnant : l'animisme, religion première, a ses divinités à portée de main, c'est la pluie, la source, la forêt, l'âme des ancêtres. Les animismes sont des religions villageoises, des religions de proximité. La religion y est aussi autarcique que le reste de l'existence, pas besoin d'aller faire ses courses sacrées dans les supermarchés religieux de la ville, pas besoin d'aller à la rencontre de ses dieux, ils sont ici, perceptibles dans l'environnement immédiat.
Mais dès que le divin se retire du monde proche, dès qu'il devient puissance spirituelle, invisible, lointaine, cette quasi absence du dieu crée chez les croyants un intense besoin de s'en rapprocher, de le saisir par quelque sens pour percevoir sa présence de façon plus concrète, ce qui signifie : aller vers les lieux où il s'est manifesté et où il a laissé des traces. Notre pèlerin, quand il prend son bâton, c'est pour aller à la rencontre de son dieu. Tout croyant est un peu un saint Thomas qui éprouve le besoin de toucher pour confirmer sa croyance.
Mais pour étudier de plus près la nature du pèlerinage, nous allons maintenant nous contenter de regarder ce qui se passe dans la religion chrétienne, afin de ne pas trop nous éloigner du phénomène jacquaire.
Où s'en va donc notre pèlerin chrétien ? De façon primordiale vers les lieux saints de Jérusalem où Dieu a voulu se rendre visible et palpable en se faisant chair. Ce pèlerinage, qui est vraiment pèlerinage aux sources, est apparu très tôt dans l'histoire de l'église : les témoignages du IV° siècle montrent qu'il est déjà considéré en ce temps-là comme une très ancienne tradition.
Mais à cette tentative de rapprochement physique du divin, il manquait l'essentiel, c'est-à-dire le corps même du Christ. Heureusement, on va vite trouver des substituts, car tout ce qui a approché le Sauveur est comme irradié de sa puissance spirituelle. Ce seront des humains, sa mère bien sûr, mais aussi les apôtres, son entourage, et aussi les personnes qui n'ont approché Dieu que par l'esprit, qui ont été unis mystiquement à Jésus par le fait qu'ils ont construit leur vie à l'imitation de la sienne, jusqu'au martyre souvent : je veux parler des saints. Mais ce seront aussi les objets qui ont touché le divin, c'est-à-dire les reliques. Tous ces êtres, sacralisés par son contact matériel ou spirituel, vont pouvoir devenir à leur tour destinations de pèlerinage.
La puissance divine se trouve ainsi diffractée, de sorte que notre pèlerin a l'embarras du choix. Historiquement le deuxième pèlerinage constitué emmène les croyants vers Rome, où sont les tombeaux des apôtres Pierre et Paul. Mais plus le temps passe, plus il y de saints et de martyrs, et plus par conséquent les lieux de pèlerinage se multiplient. En outre les reliques offrent l'avantage de pouvoir voyager et venir aux fidèles quand ceux-ci ne peuvent entreprendre un lointain pèlerinage. Elles peuvent aussi être divisées, donc être déposées ici ou là, de sorte que les buts de pèlerinage vont se démultiplier. On vénérera par exemple les innombrables morceaux de la vraie croix qui ont été dispersés de par le monde. Que notre époque de peu de foi ne se moque pas : on voit aujourd'hui des adorateurs d'objets ayant appartenu à leur star préférée. Ce n'était pas vraiment plus idiot d'être fan de Jésus.
Tous ces lieux de pèlerinage apportent pleine satisfaction au croyant : il y trouve cette fois du concret : des ossements des saints exposés en de riches reliquaires qu'on peut toucher jusqu'à les user, accessibles par des déambulatoires soigneusement étudiés, au plus profond d' édifices baignés d'une pénombre mystique, et conçus tout entiers pour que s'y laisse deviner la présence divine.
A vrai dire les sanctuaires ont plus ou moins de succès. A quoi cela tient-il ? Bien sûr, au fait qu'on distingue de grands saints et de petits saints. Mais en outre au fait que certains saints, il faut l'avouer, sont plus avantageux que d'autres. Car, si le pèlerin de la plus haute foi se déplace par pur souci de se rapprocher du divin, la nature humaine est telle que souvent le pèlerinage est entrepris pour des motifs un peu plus intéressés. La divinité doit être aimée pour elle-même, certes, mais elle est en même temps puissance tutélaire, qui protège et peut, si nous l'en prions avec dévotion, nous tirer de situations désespérées. Mais elle peut inversement nous punir fort sévèrement si nous avons omis d'accomplir la volonté divine. Dieu qui, sous son enveloppe terrestre, a manifesté sa transcendance par des miracles a conféré ce même pouvoir aux saints, afin qu'ils puissent manifester qu'ils sont les élus (attention, je parle ici des élus en matière religieuse, toutes les sortes d'élus n'accomplissant pas forcément des miracles). Thaumaturges par délégation en quelque sorte, les saints peuvent produire des miracles au nom de Dieu et devenir ainsi des intercesseurs, dont on va pouvoir tenter d'obtenir des faveurs. Ainsi les pèlerinages deviennent très vite des actes accomplis pour demander, pour remercier, ou se faire pardonner.
Mais cela se mérite. C'est une relation d'échange : je te demande une faveur, la plus grande des faveurs étant bien sûr de jouir de la vie éternelle, mais je fais en contrepartie le vœu de m'imposer une épreuve pour la mériter. Ainsi s'introduit le deuxième aspect des pèlerinages. J'ai parlé de ce qui se passe dans les lieux saints, il me faut maintenant parler du chemin, et de l'effort qu'il faut accomplir pour parvenir au but. C'est en chansons que je voudrais aborder cette question. Les pèlerins chantaient souvent en marchant, et quelques unes de ces chansons, du pèlerinage de saint Jacques en particulier, sont parvenues jusqu'à nous. Voici par exemple un extrait de la Chanson du Pèlerin spirituel, provenant de la confrérie jacquaire de Senlis : " Suivant toujours le bon Jésus / En sa souffrance / Pour l'imiter il faut grand cœur / Et grand patience / Le bon pèlerin fait service / Sans intérêt / Et ne prend point son exercice / Dans ce qui lui plait / Faire beaucoup et parler peu / C'est sa devise / Mourir à soi pour vivre à Dieu / Son entreprise. "
L'avant-dernière strophe est la plus significative : " Mourir à soi pour vivre à Dieu ", cette devise pourrait sembler énigmatique si nous ne nous souvenions que pour le christianisme la vie sur terre est un passage, et que l'attachement aux biens terrestres détourne de la vraie vie, qui est la vie future. Ainsi Saint Paul dit dans l'Epître aux Hébreux : " Nous n'avons pas de cité permanente, mais nous sommes à la recherche de la cité future". Le chrétien doit se détacher, se sentir comme un étranger sur cette terre, mourir à ce monde s'il veut revivre en l'autre. Ainsi de même Jésus ordonnait à ses disciples de tout abandonner pour le suivre. Dans l'Evangile de Luc par exemple on peut lire : " Pierre dit : eh bien nous avons quitté tous nos biens et nous t'avons suivi. Il leur répond : c'est vrai, je vous l'assure, nul n'aura quitté maison ou femme, frères ou parents, sans recevoir bien plus en ces temps-ci, et dans le temps qui vient, la vie éternelle. " En somme être parfait chrétien, c'est quitter les faux biens qui nous attachent à ce monde ; c'est alors que l'on méritera de recevoir les biens véritables, en cette vie comme dans l'autre. C'est pourquoi plus tard le point d'incandescence de la vie chrétienne sera la vie monastique. Le moine fait le choix du renoncement, il quitte tout, se fait étranger à ce monde pour se donner à Dieu.
Eh bien de même, partir en pèlerinage, c'est suivre l'exemple des apôtres qui, en laissant là leurs filets de pêche pour suivre Jésus, ont été les premiers pèlerins : c'est tout quitter, son milieu, sa famille, ses amis, ses biens et son confort, pour se lancer dans une aventure qui autrefois n'avait rien de confortable, puisqu'il n'y avait ni routes, ni ponts, ni voitures, ni hôtels, ni bons petits restaurants, et qui comportait grandes peines et gros risques. La peregrinatio sera le symbole de la voie vers le salut, du détachement à l'égard de cette vie terrestre et de la marche spirituelle sur un chemin de souffrance qui mène à la Jérusalem céleste. La marche physique du pèlerin mime la démarche spirituelle, et en même temps la réalise dans la chair, elle en est l'incarnation, elle est la traduction corporelle de l'arrachement de l'âme au monde. Etre pèlerin, c'est donc se faire étranger au monde, en ce sens le mot pèlerin, qui, rappelons-le, veut dire étranger, est plus qu'une simple désignation du passant par celui qui le regarde. Ou plutôt, celui qui le regarde passer sent que cet être-là n'est plus tout à fait de ce monde.
La démarche du pèlerin est donc analogue à celle du moine, il s'agit dans les deux cas de faire son salut dans le renoncement et le sacrifice, et de sauver son âme par une souffrance consentie. Mais le moine fait le choix de tout quitter définitivement et de s'enfermer, alors que le pèlerinage est en somme une vie monastique provisoire et ambulante.
Même quand quelqu'un effectuait le pèlerinage dans un but plus intéressé, et que son niveau de spiritualité était moindre, une même foi l'animait et l'épreuve qu'il s'imposait pour obtenir satisfaction n'en était pas moins sévère.
En résumé donc, notre pèlerin modèle visait deux buts où le corps et l'esprit se conjuguaient : rencontrer le divin de façon concrète, et marcher très physiquement vers une spiritualité dépouillée.
Reste à savoir pourquoi, lorsqu'il prenait son bâton, il choisissait préférentiellement d'aller à Compostelle.

Pourquoi le pèlerinage de Compostelle ?

Et d'abord qui est-il, ce saint Jacques vénéré à Compostelle? Il faut revenir aux Evangiles, qui nous enseignent qu'il s'agit de Jacques le Majeur, ainsi surnommé parce qu'il a suivi Jésus plus tôt que son homonyme Jacques le Mineur. Il était fils de Marie Salomé et de Zébédée, frère de Jean l'Evangéliste, pêcheur sur le lac de Tibériade comme lui. Et donc aussi cousin de Jésus, Marie Salomé étant la sœur de Marie. Il devait avoir un caractère tempétueux, puisque l'Evangéliste Marc rapporte que Jacques fut un jour si indigné par l'attitude des Samaritains envers Jésus qu'il les menaça furieusement de faire tomber sur eux une pluie de feu. De ce fait Jésus l'appelait Boanergès, ce qui se traduit par Fils du tonnerre, et qui pourrait aussi se traduire plus vulgairement par " grande gueule ". Il a mal fini : le roi Hérode Agrippa l'a fait décapiter à Jérusalem en 44. Selon les textes d'époque, sa sépulture se trouverait en Marmarique, entre Egypte et Libye.
Cela, en somme, c'est la première histoire de Jacques, telle qu'elle est présentée dans les textes les plus anciens, où, remarquons-le, il n'est fait nulle mention de l'Espagne. Mais on va voir que notre Saint Jacques eut un destin à rebondissements.
Il semble que plusieurs bruits ont couru entre le IV° et le VIII° siècles, soit quand même plus de 4 siècles après sa mort, selon lesquels saint Jacques serait venu évangéliser l'Espagne, certains écrits ont d'ailleurs été conservés à ce sujet, mais comme ils sont soupçonnés d'être des rajouts ultérieurs, je n'en parle pas davantage. Ce n'est qu'au VIII° siècle, qu'un moine lettré fort influent et grand pourfendeur d'hérésies, Beatus de Liebana, affirma dans son hymne " O Dei Verbum " que l'Espagne avait été évangélisée par Saint Jacques. Dans la foulée, Beatus désigna Saint Jacques comme saint patron du pays.
Il faut dire que cela tombait on ne peut mieux : le monastère de Beatus se trouvait dans le royaume des Asturies, qui résistait à l'invasion musulmane et ambitionnait d'entreprendre la reconquête, dont Beatus était un farouche partisan. Il fallait un protecteur. Comme les musulmans étaient galvanisés par Mahomet, il était salutaire de trouver une sorte d'équivalent chrétien. Du coup l'évangélisateur s'est mué en guerrier, en devenant Jacques Matamore, c'est-à-dire le tueur de maures. On l'a vu, à la bataille plus ou moins légendaire de Clavijo, en 844, conduire les troupes sur un destrier blanc. Il apparut ensuite en de nombreux autres combats, dans lesquels bien sûr la victoire revint à tous les coups aux chrétiens.
Mais ce qui était très gênant pour un saint patron, c'est qu'on ne pouvait le vénérer en allant se recueillir sur sa tombe, puisqu'elle était lointaine, et d'ailleurs mal localisée. Il manquait un lieu de pèlerinage où l'on pourrait établir un contact physique avec l'objet du culte. Cette lacune fut comblée du temps du roi Alphonse le Chaste et de l'évêque Théodomir : un saint ermite, Pelage, fut averti par les anges de la présence du tombeau de Saint Jacques près de son ermitage. Puis les fidèles des environs aperçurent dans la nuit une lumière qui éclairait avec insistance un champ désert, ce champ qu'on appela ensuite Campus Stellae, donc champ de l'étoile, donc Compostelle. Théodomir ordonna que l'on y fit des fouilles, et miracle : on trouva un ancien cimetière et dans ce cimetière devinez quoi ? Le squelette de saint Jacques enfoui dans les ronces qui recouvraient des ruines.
Il restait à expliquer comment le corps de l'apôtre, mort à Jérusalem, avait pu parvenir en Galice. La solution fut bientôt trouvée : le corps de l'apôtre était arrivé par bateau. Sept de ses disciples l'avaient recueilli, l'avait embarqué de nuit à Jaffa sur une nef dépourvue de gouvernail, dont il n'y eût d'ailleurs nul besoin, puisque des anges se chargeaient d'amener l'esquif jusqu'à sa destination : la côte nord-ouest de l'Espagne, là où il fallait qu'il se trouvât pour être honoré et jouer son rôle de pourfendeur de Maures et de libérateur de l'Espagne.
Ce n'est probablement pas un hasard si le tombeau de saint Jacques est ainsi apparu à l'aube de la Reconquista, et si l'apôtre s'est alors mué en preux chevalier chrétien. Dès la découverte de sa dépouille, le roi des Asturies Alphonse II le désigna comme le " patronus et dominus totius Hispaniae ". Il fit construire une petite église sur ce lieu, il y vint avec toute sa cour, et fut ainsi l'initiateur du pèlerinage, dont on peut donc dire qu'il fut l'effet d'une décision politique.
Un dernier rebondissement dans l'histoire des dépouilles de saint Jacques se produisit en 1878. Ses restes avaient été cachés au XVI° siècle lorsque le corsaire anglais Drake était venu menacer cette région d'Espagne, après la défaite de l'invincible Armada. Depuis, ils n'étaient jamais réapparus. Mais l'église était en ces temps lancée à la reconquête des âmes égarées par les doctrines matérialistes, et elle créait des missions un peu partout en Europe. La Vierge elle-même lui prêtait main-forte en apparaissant en divers lieux. C'est alors que l'archevêque de Compostelle, le cardinal Paya y Rico eut l'idée de faire fouiller le sous-sol de la cathédrale de Compostelle et retrouva, profondément enfouie sous le pavage, une niche renfermant les restes de trois corps, qui étaient manifestement ceux de saint Jacques et de ses disciples.
Jacques nous apparaît donc comme un saint merveilleusement opportuniste, qui apparaît et réapparaît chaque fois qu'on a besoin de lui. Cela ne faisait guère problème dans l'univers intellectuel du Moyen-Âge, qui accordait une large place au merveilleux, mais peut laisser planer le doute à l'époque moderne, dont la rationalité se plait à désenchanter le monde. Ainsi monseigneur Duchesne, historien de l'église, écrivit lors de cette dernière redécouverte de saint Jacques : "De tout ce que l'on raconte sur la prédication de saint Jacques en Espagne, la translation de ses restes et la découverte de son tombeau, un seul fait subsiste, celui du culte galicien. Il remonte jusqu'au premier tiers du IX° siècle et s'adresse à un tombeau des temps romains, que l'on crut alors être celui de saint Jacques. Pourquoi le crut-on ? Nous n'en savons rien. "
Je laisserai prudemment à chacun le choix de croire ou de ne pas croire en la présence effective de Jacques en Espagne. Mais il nous faut répondre à la question de monseigneur Duchesne : pourquoi le crut-on ? Et surtout comment une présence si incertaine a-t-elle pu donner naissance à un pèlerinage qui a drainé des foules immenses pendant des siècles, et qui repart de plus belle aujourd'hui ?
En fait, très vite le pèlerinage qui avait été promu pour un objectif politique a été très vite relayé par un mouvement de foule. C'est d'abord Saint Jacques champion de la reconquête chrétienne qui a attiré les Espagnols du nord : il était le héros grâce auquel ils se débarrasseraient des Maures. Mais très vite aussi, on a attribué à saint Jacques des miracles qui ont fait naître des espoirs de guérison ou de salut. En ces temps reculés on aimait les belles histoires, ce n'était pas comme aujourd'hui où nos esprits rationnels se contentent de la plate réalité en regardant X-files sur TF1 ou en lisant Da Vinci Code, et les conditions miraculeuses de la translation des restes du saint en Espagne, suivies des nombreux prodiges qui lui ont été attribués, n'ont pas dû être pour rien dans le prestige qu'il a acquis. Si bien que la nouvelle s'est répandue dans le reste du continent. Au X° siècle arrivent les premiers pèlerins étrangers, venant de toute l'Europe. On a gardé la trace de quelques uns d'entre eux. Ainsi un moine aveugle de Reichenau vint en 930, l'évêque du Puy en Velay, Godescalc, s'y rendit en 950.
Et le pèlerinage a rapidement pris de l'ampleur. Une ville s'est vite bâtie autour du tombeau ; dès 899 a été consacrée une nouvelle église capable de contenir le nombre croissant de pèlerins. Un premier hospice avait déjà été créé à un endroit difficile du chemin. Le pèlerinage s'organisa, au long des chemins empruntés par les pèlerins des villes s'édifièrent, des ponts se construisirent, des ordres religieux aménagèrent des hospices et des hôpitaux. Des confréries de pèlerins se constituèrent, des législations accordèrent aux pèlerins des sauf-conduits leur permettant d'échapper à la voracité des profiteurs et rançonneurs de toute sorte. " Que partout où il aille, le pèlerin rencontre la paix ", est-il déclaré dans les " Fors de Bigorre ".
Et à Rome, que pensait-on de tout cela ? Il semble que dans les premiers temps la papauté a contribué au développement du pèlerinage. En effet, Rome avait perdu depuis longtemps sa primauté politique au profit de Byzance. Il était intéressant de rééquilibrer le pèlerinage vers Jérusalem, qui accentuait le prestige de l'orient, par un pèlerinage vers l'ouest. Les migrations au bout des terres connues, au Finisterre, rendait à Rome sa place au centre du monde religieux. Mais quand les évêques d'Iria Flavia se sont installés à Compostelle et se sont intitulés évêques du siège apostolique de saint Jacques, ce qui revenait à se faire à peu prés les égaux des papes, ceux-ci en prirent ombrage. L'un des évêques de Compostelle, Cresconius, fut même frappé d'anathème sous le prétexte qu'il avait usurpé le titre réservé aux successeurs de saint Pierre. Cela s'arrangea au cours du XI° siècle, grâce à l'abbaye de Cluny, qui était fervente supportrice de la papauté, et qui en même temps exerça sur le chemin de saint Jacques une influence grandissante, un ancien clunisien, Dalmace, devenant même évêque de Compostelle en 1094. Comment Cluny en est-il venu à jouer un tel rôle ? C'est que la règle de saint Benoît faisait de l'accueil de l'étranger de passage une obligation sacrée, et que beaucoup des abbayes clunisiennes se trouvaient sur le passage des pèlerins, comme Vézelay, Moissac ou Saint Gilles (ou plus exactement sans doute les pèlerins s'arrangeaient pour passer là où ils savaient être bien reçus, ce qui a beaucoup contribué à fixer les itinéraires). Confrontés à l'affluence, les souverains espagnols appelèrent les clunisiens, ceux-ci installèrent leurs propres abbayes en Espagne, ou assistèrent les ordres hospitaliers espagnols qui accueillaient également les pèlerins, au point que l'architecture et l'art religieux du nord de l'Espagne restent marqués par leur influence. On dirait aujourd'hui qu'il y eut transfert de technologie.
Le service des statistiques de l'époque n'étant pas très performant, il n'est pas possible de comptabiliser le nombre de pèlerins qui au cours des siècles allèrent à Compostelle. Mais le nombre de lieux d'accueil qui ont été construits entre le X° et le XIV° siècles en donne une petite idée. On sait par exemple que dans la seule ville de Burgos il y avait 31 hospices.
Pourquoi un tel succès ? J'ai déjà parlé des raisons pour lesquelles d'une façon générale on partait en pèlerinage : désir de s'approcher du sacré, du saint protecteur, désir de parcourir un chemin qui symbolise la rupture avec notre vallée de larmes et l'accès à l'autre monde. Mais toutes ces bonnes raisons expliquent mal pourquoi le pèlerinage de saint Jacques a si longtemps supplanté tous les autres.
Cette question me laissait perplexe. Heureusement, au cours de la pérégrination dans le Moyen-âge que la préparation de cet exposé me conduisit à accomplir, je rencontrai le pèlerin dont je vous ai parlé au début et je lui posai la question. " Pour vous faire comprendre en quoi ce pèlerinage ne ressemble à aucun autre, il faut, me répondit-il, que je vous raconte comment moi-même je l'ai accompli. Voilà. Je sentais que mon âme avait été comme salie par la vie, et qu'il m'était nécessaire de la purifier en m'imposant une épreuve qui me rapprocherait de Dieu, car je craignais que ce ne fût l'enfer qui m'attendît après la mort. Je décidai donc de faire comme on m'avait dit que faisaient beaucoup, c'est-à-dire d'aller à Compostelle. Le jour du départ, selon le rite, j'entendis la messe et me confessai ; puis le prêtre me remit solennellement, après les avoir bénis, la besace si petite qu'elle me rappelait que je devrais me contenter de peu, et le bourdon, qui comme chacun le sait, est le bâton qui me servirait de troisième pied et me permettrait de me défendre contre les loups, les chiens et les tentations démoniaques. Le prêtre me remit également un sauf-conduit. Dès lors j'étais jacquet, je me trouvai sous la protection de l'église, et chacun devait me respecter comme accomplissant un devoir sacré. Puis en procession on m'accompagna jusqu'à l'orée de la ville. Enfin je me mis à marcher seul, et sentis alors avec quelque effroi à quelle rupture totale avec mon existence antérieure me conduisait ma pérégrination, et dans quel monde inquiétant je m'aventurais. Souvenez-vous que nous ne savions pas alors que la terre était ronde, et en partant pour Compostelle je partais pour le Finisterre, qui était le bout du monde, béant sur l'inconnu, sur l'océan infini qui évoque si puissamment la mort et le mystère de la vie future.
Ce que je me représentais mal, mais ne tardais pas à connaître mieux, ce sont les dangers auxquels je m'exposais. Je m'étais pourtant muni du guide d'Aimery Picaud qui m'indiquait le chemin à suivre et les pièges dont il faudrait me garder, mais comment aurais-je pu deviner quelles souffrances m'occasionneraient la fatigue, la faim, la chaleur ou le froid ? Et combien d'occasions de me perdre en chemin, de gués dangereux à traverser, d'animaux sauvages et affamés contre lesquels j'aurais à me défendre, et surtout combien d'humains en voudraient à ma bourse, passeurs ou aubergistes qui ne songeaient qu'à me dépouiller, ou tout bonnement bandits de grand chemin ? Vous vous inquiétez de l'insécurité en vos banlieues, mais de mon temps c'est toute la France et toute l'Espagne qui ressemblaient à un vaste coupe-gorge. On les voyait venir de loin, les pèlerins !
Heureusement des sanctuaires jalonnaient le chemin, des ordres monastiques hospitaliers nous accueillaient. Vous ne pouvez savoir quel soulagement je ressentais quand, pris par la nuit et me sentant perdu, j'entendais au loin sonner la cloche du couvent qui allait m'héberger. Là d'abord les moines lavaient mes pieds endoloris, puis ils me donnaient du linge propre, un repas, puis un lit où j'oubliais les fatigues du jour. Qu'ils fussent bénédictins, augustiniens ou hospitaliers militaires, comme ceux de saint Jean de Jérusalem, ces moines pratiquaient les sept œuvres de miséricorde : nourrir, visiter, abreuver, panser, vêtir, racheter, et hélas parfois ensevelir.
Heureusement aussi, souvent nous nous regroupions et chantions en chemin pour nous donner du courage. Le chant qui nous stimulait le plus était celui-ci : " E ultreïa ! e sus eia ! Deus aïa nos ! ", ce qui signifiait : " Plus outre ! Et encore ! Dieu nous aide ! " C'était grande fraternisation. Peut-être vous semble-t-il paradoxal que, nous qui nous lancions en une quête spirituelle, nous nous regroupions ainsi au lieu de rentrer en nous-mêmes pour nous recueillir dans la solitude. Mais cette fraternité du chemin n'avait rien de commun avec les relations que nous pouvions avoir avec nos amis de la vie courante. Nous vivions ensemble les mêmes épreuves, nous ne perdions pas de vue notre quête en nous unissant : nous la partagions. La compagnie ne nous empêchait pas, bien au contraire, de suivre notre chemin intérieur, nous le suivions ensemble, voilà tout.
Et surtout heureusement Saint Jacques m'accompagnait. Ce n'était pas simplement l'idée que j'allais trouver saint Jacques en son tombeau à l'arrivée. Non, il était vraiment avec moi sur le chemin. Et voilà ce qui fait de notre pèlerinage compostellan une aventure unique : avez-vous vu ailleurs un saint qui revêt lui-même le costume et les attributs de ceux qui viennent le rencontrer ? Qui se fait lui-même pèlerin de son propre pèlerinage ? Qui abandonne son double statut d'apôtre et de guerrier pour porter besace et bourdon, comme vous le montrent la plupart de ses représentations peintes ou sculptées? Contrairement à tous les autres pèlerinages au monde, le pèlerinage de Saint Jacques, s'il importe par son aboutissement, importe plus encore par son cheminement. Nous marchions en nous identifiant au saint qui lui-même s'était identifié à nous et avait adopté notre tenue. Etrange osmose. Saint Jacques est le symbole même du pèlerinage. Au fond nous n'étions pas tout à fait sûrs que sa dépouille reposait bien à Compostelle, mais qu'importe ? Il était avec nous en chemin.
Ce qui ne nous empêcha pas de fêter l'arrivée. Selon la tradition, nous ramassâmes une pierre dans la carrière de chaux de Triacastela, puis, quand nous arrivâmes au pied du Monte do Gozo, d'où est visible Compostelle, nous nous lançâmes dans une course éperdue, car le premier arrivé au sommet était nommé roi du pèlerinage. Il fallait bien s'amuser un peu et manifester notre joie d'être arrivé.
Le soir nous fûmes reçus à l'hospice, où l'on nous offrit un bain et des vêtements propres afin que nous fussions dignes d'être reçus par saint Jacques. Puis nous allâmes dans la cathédrale veiller jusqu'à une heure tardive. Lorsqu'au matin les cloches sonnèrent nous y retournâmes, assistâmes à la messe, déposâmes nos offrandes, puis nous reçûmes les sacrements. Alors nous pûmes recevoir la Compostela qui attestait que nous avions bien accompli le pèlerinage, et nous pûmes enfin, récompense suprême, aller prier derrière le maître-autel auprès de la statue de saint Jacques. Je n'oubliai naturellement pas, avant de repartir, d'acheter une coquille, et de la placer sur mon large chapeau. Enfin il fallut bien prendre le chemin du retour. Mais je sentais plus que jamais que Saint Jacques marchait près à mes côtés, et que je n'étais plus vraiment le même qu'à mon départ.
Lorsque je retrouvai la vie commune, je me gardai d'oublier que j'étais jacquet pour le reste de ma vie, et pour ce faire j'entrai en la confrérie des jacquets de ma ville. Et voilà pourquoi nous l'aimions tant, notre pèlerinage de saint Jacques : le seul qui fût initiatique, le seul dans lequel on sentait que l'on se sauvait par son cheminement même, le seul dans lequel l'effort physique symbolisait si puissamment l'effort pour le salut de l'âme. " Je remerciai mon pèlerin ; et je repartis perplexe en notre siècle, car je me demandais pourquoi diable aujourd'hui saint Jacques attirait de nouveau les foules, même de peu de foi.

Pourquoi le pèlerinage de saint Jacques aujourd'hui ?

Car à partir du XVI° siècle le pèlerinage jacquaire a connu, si j'ose dire, une descente aux enfers de plusieurs siècles. Tiens, pourquoi donc? D'abord à cause de la mauvaise réputation qu'il s'était acquise : comme toutes choses humaines, il s'était corrompu avec le temps. Beaucoup de pèlerins partaient moins par conviction religieuse que par désir de fuir les contraintes de la famille, ou les dettes, ou de profiter des aumônes et des hébergements gratuits, ou encore de pouvoir se livrer ni vu ni connu à la débauche. Comme on était déjà machiste à l'époque, on accusait surtout les femmes, qu'on appelait coquillardes, de s'y livrer à la fornication, à titre bénévole ou professionnel. De plus, beaucoup n'accomplissaient pas le pèlerinage par volonté, mais parce qu'ils y avaient été condamnés pour quelque crime. L'habitude prise par les gens fortunés d'envoyer en pèlerinage de pauvres hères chargés de purifier leur âme à leur place faisait également mauvais effet. Tout cela fit que les marcheurs de Dieu furent de plus en plus confondus avec de simples vagabonds.
Et surtout les profondes mutations des mentalités que l'on appelle la renaissance entraînèrent une crise du sentiment religieux, qui aboutira en particulier au protestantisme. Schématiquement on pourrait dire que les hommes de la renaissance se réconciliaient avec la vie et considéraient que la religion, plutôt que d'inciter à s'exiler de l'existence terrestre selon l'idéal des moines et des pèlerins, devait être une pratique de la vie quotidienne en ce bas monde. Très significatif est ce texte de Rabelais dans lequel Grandgousier fait la leçon à des pèlerins: " Et dorénavant, ne soyez faciles à ces ocieux et inutiles voyages. Entretenez vos familles, travaillez chacun selon votre vocation, instruisez vos enfants et vivez comme vous enseigne le bon apôtre saint Paul. Ce faisant vous aurez la garde de Dieu, des anges et des saints avec vous. "
Par ailleurs les évènements politiques étaient décourageants : en Espagne régnaient les inquisiteurs qui s'en prenaient aux pèlerins dès que leur comportement ne leur semblait pas très catholique. Un peu plus tard les guerres de religion se déchaînèrent, les protestants qui refusaient les pèlerinages occupant entre autres le Béarn. Et pendant ce temps-là l'Espagne était assaillie par l'Angleterre.
La pensée rationaliste du XVIII° siècle n'arrangera pas les affaires de saint Jacques. Cette fois c'est la religion même qui est mise en question. La révolution française et l'empire, à la fois par leur idéologie et par les conflits qu'ils engendrent, achèvent le travail de sape. Tout ceci n'empêche pas un certain nombre de pèlerins, affiliés à des confréries, de continuer à prendre la route de Compostelle. Mais en nombre si restreint que par exemple lors de la fête du saint en 1867on compte seulement une quarantaine de fidèles. Les pèlerins qui restent sont d'ailleurs presque uniquement des Espagnols.
Et si au cours du XIX° siècle l'église repart à la conquête des âmes, comme je l'ai indiqué plus haut, c'est le culte marial qui alors prédomine.
Ce n'est qu'après la dernière guerre mondiale que saint Jacques renaît une fois de plus de ses cendres. A l'occasion du millénaire du pèlerinage de l'évêque Godescalc, Jean Babelon, conservateur en chef de la Bibliothèque Nationale, fonde en 1950 la " Société des Amis de Saint Jacques de Compostelle ", qui se fixe pour objectif " l'étude des mouvements artistiques, littéraires, religieux et sociaux provoqués en Europe par la dévotion à saint Jacques le Majeur, particulièrement manifestée par la grande pérégrination à Compostelle ". Ainsi défini, le but de l'association semble plus culturel que proprement religieux. C'est l'intérêt pour le patrimoine qui s'éveille. Ainsi en 1987 les chemins de saint Jacques sont déclarés " itinéraire culturel européen ". En 1998 ils sont inscrits sur la liste du " Patrimoine mondial ". Pareille publicité fait redécouvrir le pèlerinage.
C'est dans les années 80 que recommence vraiment la ruée vers l'or de Compostelle. Je vais vous asséner quelques chiffres, en précisant qu'ils ne prennent pas en compte l'ensemble des gens qui ont marché sur telle ou telle partie du chemin, car on rencontre maintenant surtout des moitiés de pèlerins, quarts de pèlerins, dixièmes de pèlerins qui comme moi saucissonnent l'itinéraire, en choisissant des tranches plus ou moins importantes, et en répartissant éventuellement leurs efforts sur plusieurs années. Pour ces pèlerins à temps partiel il a fallu inventer la credencial, qui est un attestation de passage à différentes étapes de l'itinéraire. Mais ici on comptabilise ici uniquement ceux qui ont obtenu la Compostela, ce qui suppose qu'ils ont au moins parcouru les 100 derniers kilomètres à pied ou à cheval, ou le double à vélo. En 1985 on a compté 685 pèlerins, en 86 : 1800, en 87 : 2905, en 88 : 3051, en 89 : 5760, pour la venue du pape. Mais la progression s'est accélérée surtout depuis 1993 : le nombre de pèlerins a doublé entre 1994 et 1998, passant de 15000 à 30000. Il a été de 68952 en 2002. Aux dernières nouvelles il dépasserait les 150 000. Il y en aurait eu 180 000 en 2004, année jacquaire. Un vrai phénomène de société, comme on dit maintenant.
Cette augmentation n'est manifestement pas proportionnelle à l'accroissement du nombre des croyants. L'engouement jacquaire n'est pas corrélatif d'un retour de la foi en Dieu. De nombreux modernes jacquets ne sont pas croyants. C'est là le mystère : que diable cherchent donc dans ce pèlerinage les non-croyants ? Un pèlerinage d'incroyants, c'est quand même une chose difficile à comprendre, et que de fait je ne comprenais pas. Heureusement j'ai rencontré de nouveau mon pèlerin. Par chance il faisait partie des marcheurs incroyants et j'ai pu m'enquérir de ses motivations. " Eh oui, me dit-il, j'ai repris la route. Pourquoi ? Le sais-je vraiment moi-même ? Il y a tant de raisons à ma démarche que je ne sais guère laquelle mettre en avant. Certes, il y a l'amour de la randonnée, le défi qu'on se lance à soi-même, le goût de l'aventure, la recherche de l'exploit sportif, le désir de rencontres, la facilité aussi de trouver sur ce chemin des hébergements, un certain mimétisme aussi. Mais pourquoi est-ce précisément sur le chemin de Saint Jacques que l'on veut réaliser tout cela ?
Ce que je sais, c'est que nous vivons aujourd'hui dans un monde où les biens matériels importent plus que tout ; que nous consommons en espérant vainement faire naître la joie de vivre de la possession, mais que celle-ci nous laisse insatisfaits ; que pour obtenir ces biens nous travaillons dans le stress et la compétition ; que notre existence est comme éclatée entre notre vie personnelle et notre vie professionnelle ; que nous voulons que tout aille vite, que nous devenons comme extérieurs à nous-mêmes, que nous perdons de vue le lien avec l'autre, et plus encore peut-être avec notre vie intime, et ne savons plus distinguer nos véritables aspirations des désirs que l'on nous a insufflés.
Dès lors, partir sur le chemin de saint Jacques, c'est se dépouiller de notre défroque de consommateur, réapprendre qu'il faut peu de choses pour vivre, retrouver dans la lenteur la vie élémentaire. Un collègue pèlerin me disait : pour moi le pèlerinage est comme " un vide grenier, où l'on se débarrasse de l'inutile pour revenir à l'essentiel. " C'est donc à la fois retrouver les besoins simples: marcher, se reposer, manger, boire, délasser ses pieds, se coucher, et se confronter aux difficultés de base : la recherche du chemin, la fatigue, la douleur, et c'est aussi prendre le temps de réfléchir sur soi-même puisque, par l'acte même de mettre un pied devant l'autre, on élimine les sollicitations extérieures qui saturent notre vie habituelle. Je suis toujours étonné du nombre de pensées qui jaillissent spontanément en soi quand on prend son temps et qu'on laisse vaquer son esprit. La marche a des vertus spirituelles. Et qui sait si, lorsque nous marchions au Moyen-âge en cherchant à sauver notre âme par la souffrance, nous ne cherchions pas déjà en réalité ce salut spirituel par le retour à soi ? Les motifs de nos pèlerinage ne seraient-ils pas les mêmes que ceux qui inspiraient inconsciemment nos ancêtres, sous le manteau de la religion, et qui se trouvent maintenant laïcisés? Car enfin, si le pèlerinage qui fut plus que tout autre recherché fut justement celui où le cheminement importait plus que son aboutissement, n'est-ce pas en raison des vertus mêmes de l'acte de cheminer, qui par lui-même nous libère et nous transforme ? Quoiqu'il en soit, cela t'explique pourquoi c'est ce pèlerinage qui aujourd'hui répond à nos besoins. Imaginerait-on un non croyant entreprenant le pèlerinage de Rome, de Jérusalem ou de La Mecque, ou même de Lourdes, à moins qu'il ne désespère de la médecine au point d'essayer Lourdes comme il essaierait un remède de grand-mère ? Celui qui accomplit ce type de pèlerinage peut y venir en avion sans le dénaturer, il n'est vraiment pèlerin que lorsqu'il est sur place. Mais Saint Jacques, c'est l'essence du pèlerinage, l'ascèse par la marche. Saint Jacques pourrait être le saint patron des randonneurs. Certains d'ailleurs changent d'état d'esprit en cours de route : des collègues pèlerins me disaient : " Nous avons commencé la marche en randonneurs, et c'est en marchant que nous sommes devenus pèlerins. ". Mais au fond, où s'arrête le randonneur, où commence le pèlerin ?
En fait, tu sais, tout ce que nous recherchons s'apparente à la tradition religieuse. Nos motifs ne sont pas devenus si différents. Mais autrefois on allait à Compostelle parce qu'on voulait aussi toucher du doigt le divin par l'intercession de saint Jacques, et cela n'est plus vrai. Nous avons laïcisé Compostelle, mais ce lieu n'en reste pas moins mythique. De même d'ailleurs que toutes ces merveilles d'art et d'architecture qui jalonnent le chemin, églises, abbayes, hospices. Ce sont toujours des lieux où souffle l'esprit, même si ce n'est plus l'esprit divin, mais celui des artistes, des bâtisseurs, des hommes de foi à travers les âges. Bien sûr je marche aujourd'hui dans un état d'esprit différent de celui que ma foi créait en moi aux temps anciens. Mon culte est celui du patrimoine, et aussi celui de la nature, toutes choses dont je me fichais éperdument quand j'allais à la recherche de mon salut. C'est même pourquoi j'éprouve maintenant en arrivant à Compostelle, comme beaucoup de mes contemporains, une sorte de dépression, un sentiment de vide.
Voilà, c'est tout, je suis arrivé, j'ai vu, je n'ai plus qu'à prendre le train ou l'avion du retour. Tandis qu'autrefois l'arrivée à Compostelle était une étape dans la transformation de moi-même qui allait s'affirmer lors de mon retour parmi les miens. Je n'attends plus de Dieu le salut ni de moi ni du monde en effectuant le pèlerinage, ce ne sera qu'un moment de ma vie. Peut-être même ne suis-je tellement attiré par le pèlerinage que parce que j'ai peur de l'avenir, et que la peur crée le désir de retrouver des racines, des traditions, de me réfugier dans un passé plus ou moins folklorique.
Peut-être. Et pourtant quelque chose me dit qu'à mon insu le pèlerinage demeure un moyen de régénérer mon être, et de ré-empoigner la vie après m'être donné ce temps de respiration. Saint Jacques, qui que tu sois, où que tu sois, tu es ma force. " Oui, c'est ainsi qu'il me parla, puis, tapant le sol de son bourdon, il reprit son chemin.

Et pourquoi les Hautes-Pyrénées ?

Une dernière chose : savez-vous où j'ai rencontré mon pèlerin ? Du côté de Cotdoussan. Je croyais pourtant savoir que les chemins de Saint Jacques étaient en France au nombre de quatre, et qu'ils avaient été décrits dès le XII° siècle par le moine poitevin Aimery Picaud, lequel écrivit un " Guide du pèlerin de saint Jacques de Compostelle ", qui est sans doute l'un des premiers ouvrages du genre. La voie du nord de l'Europe, ou Via Turonensis, passant par Orléans ; la voie du nord-est, ou Via lemovicencis, passant par Vézelay ; la voie de l'est, ou Via podiensis, passant par Le Puy en Velay, et enfin la voie du sud-est, ou Via tolosana, passant par Arles. Tous ces chemins se réunissent à Puente la Reina pour former le Camino Francés. Seule cette dernière voie effleure les Hautes-Pyrénées, en traversant Auriébat et Maubourguet. Alors que venait-il faire à Cotdoussan, mon pèlerin ? Et nous qui fabriquons des chemins de saint Jacques entre Saint Bertrand de Comminges et Bétharram, entre Maubourguet et Lourdes, dans la vallée d'Aure, créons-nous des chemins fantaisistes ? De quel droit ? S'il est des chemins reconnus, sacralisés, comment peut-on créer encore des chemins jacquaires ?
Mais voilà : il existe des chemins principaux, mais aussi tout un réseau de chemins secondaires, qui ont d'ailleurs infiniment varié au cours des siècles, en fonction des difficultés de passage, des guerres locales, de l'emplacement des coupe-gorge, des sanctuaires réputés, qui étaient aussi les lieux où le pèlerin avait chance d'être bien accueilli. D'ailleurs il était rare qu'il empruntât le chemin direct, il n'hésitait pas à faire parfois de grands détours pour aller prier tel saint vénéré ou faiseur de miracles. Ainsi saint Lizier en Ariège et saint Bertrand de Comminges ont été fort renommés, de sorte qu'il s'est créé un chemin de Piémont qui passait par l'Escaladieu, Lourdes et Bétharram, et que nous sommes en train de reconstituer.
Un autre parcours passait par la vallée d'Aure et nous l'avons aussi rétabli.
Mais vous vous demandez peut-être comment on sait où passaient précisément les chemins. Il faut bien répondre que souvent nous ne le savons pas, et que ce n'est pas grave. Ce que l'on connaît, ce sont les lieux où étaient accueillis les pèlerins, certains lieux de passage aussi, quand il reste des traces, dans le village, dans l'église ou encore en des témoignages écrits. Mais entre les deux par où passait-on ? On n'en sait souvent trop rien. Il est possible d'ailleurs que le paysage ait complètement changé, qu'il soit désormais impossible de passer, qu'une ville se soit construite. Comme les pèlerins cherchaient sans doute les passages les plus faciles, comme font les routes aujourd'hui, il est possible que le petit sentier soit devenu autoroute. L'objectif, quand on reconstitue un chemin jacquaire, ne saurait donc être de se vouloir parfaitement fidèle aux chemins historiques, de remettre les pas des modernes dans les pas des anciens, mais bien plutôt de mettre les pèlerins modernes dans les conditions autant que possible semblables à celles qu'ont connues leurs lointains prédécesseurs. Donc en particulier leur faire suivre des sentes plutôt que des routes. Il ne s'agit évidemment pas de créer des itinéraires jacquaires n'importe où, il faut même parfois résister à des pressions, le succès du pèlerinage incitant des propriétaires de gîtes ou des maires à vouloir que passe un chemin jacquaire devant chez eux. Il est en revanche possible pour des raisons précises d'inventer un itinéraire qui n'existait probablement pas. Ainsi faisons-nous en créant un itinéraire dit jacquaire entre Maubourguet et Lourdes. Ce par quoi nous nous y sentons autorisés, c'est que nous restons fidèles à l'esprit : les anciens pèlerins faisaient des détours pour aller prier dans un sanctuaire, et nous, notre but, c'est de donner aux pèlerins de saint Jacques la possibilité d'aller se recueillir à Lourdes, un détour que les pèlerins médiévaux n'auraient pas manqué de faire avant de reprendre leur route vers Saint Jacques, si la Vierge avait eu la bonne idée d'y apparaître plus tôt. Ce qui est consacré en somme, ce qu'on appelle itinéraire jacquaire, ce n'est pas tel ou tel chemin précis, c'est le mouvement vers Compostelle, c'est le vecteur.
Notre travail est loin d'être achevé, les chemins de Saint Jacques étaient si nombreux ! Ainsi certains pèlerins choisissaient de gagner plus tôt le Camino Aragonès en passant soit par la Barousse, soit par Gavarnie et le col de la Bernatoire, soit encore par le col de la Pierre Saint Martin. Certains aussi étaient, semble-t-il, accueillis en l'abbaye de Saint Sever de Rustan. Nous suivons leurs traces. Nous ne les avons pas encore rattrapés.
Il nous reste aussi à faire l'inventaire du patrimoine jacquaire dans le département. Il est trop important pour que je puisse en parler aujourd'hui : ce serait l'objet d'une causerie entière. Nous allons procéder à son recensement exhaustif avec les Amis de Saint Jacques, en relation avec le Conseil Général.
Bref, nous les faiseurs de chemins, ce n'est pas principalement du lointain Saint Jacques de Compostelle que nous nous occupons, mais plutôt d'un Saint Jacques plus proche, qui continue à hanter notre département, et tout notre travail consiste à le débusquer, en cherchant ses traces dans nos chemins, nos églises, nos abbayes et nos villages.

Pierre Lebeau